Article proposé par JeanClaudeGrognet, paru le 28/01/2015 16:43:52
Rubrique : Interviews, lu 2808 fois. Pas de commentaires
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Portrait: Emmanuel Vantroys ''hé-hé-hé ! ''


 

 

 

   Emmanuel Vantroys

 

Le profil

         Emmanuel Vantroys est un personnage atypique, indémodable, inoxydable, toujours coiffé depuis près de 40 ans du même chapeau en cuir à large bord de sa fabrication. Autre signe de reconnaissance, il y va toujours de son éternel:

"-hâ-"

... lancé à tue tête aux poneys dans les obstacles de marathon. Mais d'après notre meneur, ce fameux cri aurait été emprunté à Jacques Jourdanne, un ancien Directeur du haras des Bréviaires... mais le vocabulaire est riche d'onomatopées comme :

"i-ya-outou  "--hê"

... utilisées à la sortie des obstacles, et parfois reprises en chœur par le public comme lors d'un concours au Haras du Pin !

          Ses amis lui sont fidèles, à l'exemple de ses grooms qui le suivent depuis de très longues années. Emmanuel est un personnage attachant, il collectionne, il aime transmettre, c'est un joyeux vivant. Il est souvent hors du conventionnel ou de la mode. A l'attelage il a expérimenté toutes les combinaisons, attelage à 1, attelage à deux, attelage à quatre, unicorne, bicorne, tandem, tridem, trige ou attelage d'évêque. Il mène toujours "à l'anglaise", au marathon les poneys conservent le licol d'écurie...

CIAT Rambouillet 2014 en bicorne

Attelage à l'Evêque avec Brice Laloué

 

à l'anglaise

En harnais à grelots pour ce défilé dans Paris en 2012, le bras droit dans le plâtre...

défilé dans Paris

        

         Les origines

         "Je suis le dernier d'une famille de 6 enfants. Mes parents avaient une résidence secondaire à Nanteuil le Haudouin près d'Ermenonville. Il y a toujours eu des poneys à la maison. L'attelage était pratiqué par mes parents dès 1947, date de l'importation d'un couple de poneys Dartmoor de
Grande-Bretagne. Forcément j'ai baigné dans ce milieu dès mon plus jeune âge, mais je n'étais pas au début un grand passionné de l'attelage".

Le jeune Emmanuel avec l'une de ses sœurs et sa maman dans la propriété familiale.

 

         "Mes parents m'ont mis à l'équitation en 1966 à l'âge de 9 ans dans un club hippique à Ermenonville qui était tenu à l'époque par Monsieur Malcor écuyer-professeur. C'était une équitation orientée dressage et complet. L'enseignement était celui de cette époque, c'est-à-dire rigide et exigeant. Un peu trop pour quelqu'un de jeune comme moi. J'ai ensuite pu monter deux années au CHM de Paris, puis à l'Etrier Dauphine (passage du 2ème degré. Je n'ai presque jamais pratiqué de compétition avec des chevaux (uniquement deux départs malheureux en CSO officiel). J'ai beaucoup pratiqué le complet à poneys. A l'attelage, j'ai croisé des "personnages" comme Louis de Jenlis, Albert Berthoz,
Debut de Roseville, Jacques Jourdanne. Ce dernier un jour d'examen aux Bréviaires, m'a confié les guides de son attelage à quatre chevaux pour faire un demi-tour. Je m'en suis bien sorti, c'est un grand souvenir".

Compiègne en mai 1970 - Emmanuel est à gauche sur la photo

         "Au milieu de la photo il y a ce jeune cavalier vietnamien qui faisait ses débuts en équitation et qui était ceinture noir de judo. Mis à terre par le poney, Dang Dinh Cung, que l'on surnommait
"Ding Deng Dong" a renvoyé ce dernier voler quelques mètres plus loin. Je crois que c'est le seul cavalier au monde qui a fait un sutemi à un poney" !

         C'est en 1972 à 15 ans qu'Emmanuel pratique la grande randonnée de 500 à 1000 km en 2 à 4 semaines. Parfois plusieurs fois dans l'année, de la Bretagne aux Alpes, toujours en partant de Nanteuil.
Pour passer le Jura en 1977, il a fabriqué un bât. Des randonnées d'abord en solitaire, puis ensuite par petits groupes de trois ou quatre cavaliers : "à l'époque il n'y avait pas de voitures suiveuses, nous transportions l'essentiel dans des sacs à dos. Ce n'est qu'en 1974 que nous avons intégré une voiture attelée. La grande randonnée a été ainsi pratiquée jusqu'en 1981".C'est aussi le début des concours complets pour les poneys, le jeune cavalier y participe et notamment lors du premier Championnat de France.

1977 en randonnée avec Loustic "C'est lors d'une randonnée en 1976 alors que la température était accablante que le chapeau de cuir a été fabriqué"  

Ce chapeau est fait d'un cuir très épais et très dur, c'est un véritable casque !

         Emmanuel à décroché son diplôme d'ingénieur agronome à Nancy. Il ne fait pas son service militaire, il opte pour l'option "coopération", et part 16 mois au Nigéria : enseignement en langue anglaise de physiologie animale et biochimie dans ce qui se voulait être une école normale d'instituteurs.

Les concours d'attelage

         En 1974 c'est son premier concours d'attelage à Fontainebleau. En 1976 il fait ses débuts en attelage en paire. Il gagne cette année-là son premier concours d'attelage au Salon du Cheval de Paris. Emmanuel se souvient d'un meneur "Verdavesne" qui menait avec une paire de haflingers.

 

1983 Fontainebleau

"Cette voiture date de l'époque où l'on commençait à faire des marathons difficiles. Beaucoup de gens soudaient des ferrailles allant du moyeu des roues aux bandages. J'étais le seul meneur à ne pas les avoir soudés, j'avais fait un système démontable. Les ferrailles faites sur mesure s'emboîtaient, elles étaient attachées aux rayons par des lanières. Des chiffons protégeaient la peinture. Il y avait aussi de chaque côté de la voiture une barre latérale faisant office de chasse piquet. En effet lorsque
le train avant était tourné, l'espace libre dégagé pouvait permettre à un arbre ou à un piquet de venir se loger entre les deux roues. Avec cette barre on évitait ce problème. On pouvait, sur cette voiture démonter les deux sièges latéraux, et mettre un siège dans le sens de la marche. Le groom comme on le voit sur la photo du haut, se tenait au siège et avait les deux pieds posés sur deux marchepieds. Les garde-boue et les porte-lanternes étaient démontables".

 

"C'est à partir de 1983/1984 que des voitures de marathon modernes sont apparues. Cela n'a pas changé fondamentalement les classements car tout le monde s'est équipé en même temps. Par contre les performances ont fait un bond en avant".

 

         En 1980, c'est le début de l'attelage à quatre. "C'est au cours d'un stage d'attelage à
Rosières-aux-Salines avec Auguste DUBEY que mes deux paires de poneys ont été mises à 4 pour la première fois. J'ai fait quelques autres stages le temps d'un week-end, mais jamais une semaine dans une école d'attelage"    .

1981 examen d'attelage au haras de Compiègne - à gauche sur le siège Jean Dillée

         En 1986 première expérience internationale à Deurne aux Pays-Bas. "Cela a été une expérience décevante. J'ai été éliminé sur le marathon. J'ai eu un problème dans le gué. On était au début avril,
il faisait très froid et le gué était gelé. Il a fallu casser la glace, mais les poneys avaient de l'eau glacée sur le ventre en entrant dans le gué ! L'un de mes poneys s'est cabré, est retombé sur la balance, les poneys de volée ont renversé une barrière, sont partis vers le public, et miraculeusement se sont arrêtés sur un arbre, un de chaque côté. Mais l'affaire ne s'est pas arrêtée là, un spectateur ayant sans doute eu peur, s'est approché des poneys pendant que l'on était en train de dételer, et s'est mis à donner des coups de poing à l'un des poneys ! C'est le Docteur Garin (ndlr: meneur français à 2 poneys de l'époque) qui était là, qui a arraché le spectateur furieux du pauvre poney".

         "En fait, c'était la première fois que je me heurtais à l'attelage à 4 poneys de haut niveau, correspondant à peu près au niveau Elite actuel, et que je n'ai jamais atteint à 4 poneys. Deurne a également été la première sortie internationale de Gérard Sainte-Beuve".

1989 Le Lude

         Des anecdotes Emmanuel peut en raconter beaucoup. Celle-ci par exemple qui reste dans beaucoup de mémoires de spectateurs et meneurs du concours..."Lors d'un concours à Chablis,
l'un de mes grooms pensait avoir oublié ses bottes lors de l'épreuve de dressage. Pressé par le temps, mes deux grooms se sont partagé l'unique paire de bottes restantes, l'un portant la jambe gauche, l'autre la jambe droite. Assis face à face à l'arrière de la wagonnette on ne voyait que la botte, l'autre pied était en basket. À la remise des prix, il a bien fallu descendre de la voiture et se porter à la tête des chevaux" !

 

2 concours à Saumur

"Il y avait encore un arbitre sur la voiture à cette époque là. C'était la mode des escaliers sur les marathons. Il y en avait un à Saumur qui penchait fortement à droite. J'ai prévenu l'arbitre de la voiture que j'allais m'asseoir sur ses genoux pour passer l'obstacle. Il a cru que je bluffais. Arrivé sur l'obstacle je me suis assis sur ses genoux. Pas franchement ravi le juge ! J’avais de plus un couteau à la ceinture, dont la pointe sortait de son étui. Cette pointe de couteau lui pénétrait dans la cuisse..."

        

Le Pin 2004

Conty 2006

         "Autre anecdote : un jour en Lorraine, lors d'un marathon où il pleuvait des cordes, Jean-François Trangosi était juge à l'arrivée. A bonne distance de cette arrivée, l'un de mes grooms que je n'avais pas vu jusque-là, était en bermuda ce qui était rigoureusement interdit ! Finalement en toute urgence c'est le pantalon d'un ami spectateur qui a remplacé le bermuda… Jean-François Trangosi voyait bien de loin qu'il se passait quelque chose, nous avons été copieusement inspectés à l'arrivée. Mais il n'a rien trouvé. Nous lui avons révélé l'histoire un peu plus tard, le délai de réclamation étant passé"…

 

Lignières 2009

Lisieux 2010

        

         Les fidèles

         Emmanuel a été du début des carrières de meneurs que l'on connaît aujourd'hui :
Olivier Gagneux, François Evrard, Brice Laloué sont passés à la "Bricole Nanteuillaise". Emmanuel note tout, jour après jour, concours après concours dans son "Grand Livre de l'Attelage". C'est un recueil extraordinaire et monumental... ainsi on peut savoir que :

"Olivier Gagneux : a attelé avec moi (parfois aussi sans moi, bien qu'à Nanteuil) de 1984 à 1999, pendant 435 séances"
"Brice Laloué : a attelé avec moi de 1988 à 2000, pendant 494 séances"
"François Evrard : a attelé avec moi de 1992 à 1995 (encore un peu jusqu'en 1998),
pendant 216 séances"

Chablis 1995, à l'arrière François Evrard

         Il y a également les grooms de toujours comme Patrick Launay. A l'origine, Patrick accompagnait ses filles au poney club le dimanche matin. C'est comme cela qu'il s'est intéressé à l'attelage pour ne plus le quitter. Il y a aussi Philippe Gaumet, un ancien copain d’Emmanuel lorsqu'ils étaient tous les deux étudiants à l'Agro de Nancy.

"Patrick Launay : attelle avec moi depuis 1986 : déjà 1336 séances - groom en concours
à partir de 1987 "
"Philippe Gaumet : attelle avec moi depuis 2000 : déjà 767 séances - groom en concours
à partir de 2000 "

                                                                          Patrick Launay                                  Emmanuel, Philippe Gaumet et Patrick Launay

L'équipe victorieuse à Conty en 2012

Championnat de France Lignières 2014

 

La vie d'à côté

 

Retour de son mariage avec Annie sa femme, il faisait froid c'était un 31 janvier...

Licencié économique par l'entreprise informatique dont il était salarié, Emmanuel à 54 ans ouvre un atelier de bourrellerie à Gouvieux :

"La bourrellerie j'ai commencé très jeune, je recopiais des modèles, je faisais de petites réparations. J'ai toujours fabriqué mes propres harnais. Il y a deux ans lorsque je me suis établi, j'ai fait un stage au Haras du Pin avec Jean-Louis Peyre, puis un autre au Haras de la Roche-sur-Yon. Je peux tout réparer et fabriquer, sauf les selles et les colliers d'attelage".

 

l'atelier

 

on pique, on coud...

Emmanuel fait aussi des mariages lorsque l'occasion se présente :

des frontaux personnalisés aux initiales des mariés

"La Bricole Nanteuillaise", association fondée en 1994, organise des concours d'attelage.
En 2015 un concours sera organisé les 12 et 13 septembre : club et amateur.

La sagesse :

"J'ai un problème de niveau. Je suis plusieurs fois Champion de France en amateur (3 fois en paire et 2 fois à 4 et 26 participations), mais contre des concurrents qui en sont parfois seulement à leur deuxième ou troisième saison. Il y a un tel fossé avec le niveau élite que j'hésite à passer totalement dans cette catégorie, dans laquelle je participe de temps en temps et me fait battre à plate couture à chaque fois. De plus les concours se déroulent sur plusieurs journées. Difficile à gérer pour moi-même comme pour mes grooms.

Les concours sont de plus en plus exigeants bien évidemment ils sont plus techniques mais moins physiques. En 1986 j'étais le seul à pouvoir sortir "à peu près" un attelage à quatre poneys. Je l'ai vu déjà à Deurne cette année-là, il y a "un monde" entre les amateurs et les attelages "élites". C'est toujours vrai aujourd'hui on le voit bien lorsque les meneurs changent de catégorie, cela ne va pas sans difficultés. Même si aujourd'hui j'ai fait des progrès depuis ce temps, je ne réunis pas les conditions nécessaires pour être performant au plus haut niveau.

J'investis de façon modeste (c'est relatif), pour mes attelages, tant dans les poneys, les harnais et les voitures. Je restaure, je fabrique. Mes poneys vivent au pré toute l'année, et disposent d'un petit abri que j'ai bricolé pour leur servir du foin. Je leur donne des aliments concentrés pendant les concours. J'assure moi-même les livraisons et la distribution du foin, je n'ai aucun frais de personnel et je me rends à Nanteuil environ 3 fois par semaine".

         Surtout ne change rien Emmanuel, ni ta barbe, ni ton chapeau, ni tes amis, ni ta philosophie. On espère lire souvent sur a.o, tes anecdotes et quelques pages de l'histoire de l'attelage que tu conserves précieusement dans le Grand Livre.

 

JCG

 


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