Article proposé par Renata, paru le 15/02/2012 07:43:23
Rubrique : Culture générale, lu 2266 fois. Un commentaire
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Le prix du voyage


 

 

PRÉFACE

 

Après nous être ébaudis aux facéties savoureuses de notre impayable Pitchou, voulez-vous Camarades cheminots, nous accompagner dans une incursion éducatrice parmi le dédale de la documentation technique de l'exploitation commerciale des chemins de fer ? Promenade peu récréative, il faut bien vous prévenir tout de suite ; mais n'est-ce pas adoucir, rendre plus attrayante, notre tâche journalière que d'en pénétrer, nous l'essayerons ensemble, le pourquoi, le comment et le parce que.

Les Mystères, disons-nous ! Certes ! puisque malheureusement, on doit bien constater qu'en Belgique on se sert trop souvent du capital humain sans chercher à l'instruire.

 

CHEMINOT, CHEMINE... ET TRAVAILLE.

 

Novembre 1927                                                                              J. J.

PERSONNAGES :

Jacques : simple cheminot.

Jean : simple cheminot, son collègue.

DECORS

Un bureau spacieux. Deux fenêtres : une dans le fond, l'autre à droite, premier plan, laissant pénétrer des flots de lumière. Porte à gauche, premier plan. Parquet et pupitres cirés. Cheminée à gauche, deuxième plan, ornée d'une grande glace et d'une garniture en bronze. Lustre. Sièges moelleux.

Cette scène, ainsi que les suivantes, se passent dans les magnifiques locaux ultramodernes du S. A. N. B.


PREMIERE PARTIE

INTRODUCTION

Jean et Jacques sont confortablement assis. Jean lit le «Tampon», Jacques fume.

JACQUES. - Depuis quand y a-t-il des tarifs de transport ?

JEAN. - Avant que les moyens actuels de transport n'existassent, les échanges s'effectuaient par chameau, âne, cheval, porteurs, esclaves. Le paiement se faisait en nature, on ne connaissait pas encore le vil métal argent. Il est vrai que ce mode de paiement équivalait bien au nôtre.

JACQUES. - Plaise à Dieu que l'on n'eut jamais inventé les monnaies. L' «auri sacra fames» (voir pages roses)* n'existerait pas. Sois persuadé que ce n'est pas par pédantisme scolaire que j'emploie des locutions latines, c'est parce que, à maintes reprises déjà, j'ai constaté de ces expressions dans notre «Tampon» et je me suis évertué à compulser mon dictionnaire pour tâcher de ne pas être considéré comme une «bûche». C'est qu'une citation comme cela dans un discours ou une lettre, ça pose son homme, vois-tu. Je connais une vieille n...ouille de mes collègues qui a conservé l'empreinte indélébile de son éducation humanitaire et qui à chaque occasion s'empresse d'introduire une locution semblable pour «épater». Quel archaïste !

JEAN. - Oui, mais revenons-en à nos moutons, en l'occurrence des chameaux. Ainsi, les caravanes qui, des bords fertiles du Nil majestueux, transportaient les produits du sol dans les ports de la Phénicie antique, possédaient des tarifs au même titre que les hétaïres de l'immortelle Athènes.

JACQUES. - Inutile de remonter à la Genèse, c'est aux chemins de fer que nous devons en venir !

JEAN. - Evidemment... Mais, il faut bien que nous parlions un peu des diligences, car on s'est inspiré des contrats de roulage pour constituer nos tarifs.

(Après réflexion). Avant le transport par rails, on usait de diligences pour les voyageurs et les messageries, de chariots et fourgons pour le transport des marchandises. Il se conçoit que les taxes étaient aussi variables que les cotes de mérite au Nord-Belge ; comme pour elles, cela dépendait des circonstances concomitantes (route montagneuse, concurrence, chargement au retour, personnalité des clients, diamètre du piston, etc.). Le tarif proportionnel était néanmoins basé sur la taxation au poids et au volume, système encore en vigueur sur certains chemins de fer actuellement.

JACQUES. - Tiens..., tiens..., la concurrence existait déjà à cette époque ?

JEAN. - Naturellement. Le tarif était influencé par la proximité d'une voie navigable. Les coches d'eau, par exemple.

JACQUES. - Les coches !

JEAN. - Je veux parler des bateaux qui transportaient des voyageurs et qui, à cette époque, s'appelaient coches d'eau par analogie avec ceux qui roulaient sur la terre ferme.

JACQUES. - Excuse-moi, car j'avais oublié cette homonymie et dorénavant, je tâcherai de ne plus faire la mouche du coche.

JEAN. - Pour te donner une idée de la concurrence qui sévissait à certain moment, je vais te conter une histoire authentique. Deux grandes firmes de Messageries effectuaient le trajet de Bruxelles à Paris par deux itinéraires différents, l'une par Saint-Quentin, l'autre par Lille. Pendant bien longtemps, le prix du parcours était resté le même. Mais à un certain moment, l'une de ces firmes crut qu'elle pouvait diminuer ses prix ; sa concurrente en fit autant ; la première récidiva, l'autre fit une réduction plus forte. Finalement, l'une des firmes consentit à donner gratuitement la nourriture pendant les trois jours que durait le voyage.

JACQUES (incrédule). - Pas vrai ?

JEAN. - Absolument inconcevable, mais vrai. Une lutte identique a eu lieu entre les Compagnies transatlantiques pour le transport des émigrants et il était grand temps qu'un arrangement intervienne sans quoi, ils allaient en arriver à la gratuité. Pour en revenir à la première histoire, c'est l'apparition des chemins de fer qui termina cette lutte. La doctrine manchestérienne ou «Laissez faire» en vogue au XVIIIe siècle permettait ces façons de procéder.

JACQUES. - Pour en finir avec les diligences, était-on bien dans ces carrioles ?

JEAN. - Dans ces vieilles «bagnoles» où l'on était ballotté comme une coquille de noix sur une mer déferlée, il y avait quatre classes, alors que nos longs convois comportent trois, deux et parfois une seule classe. Et tiens, je ne puis résister à l'envie de te parler de ces quatre classes : le coupé, en avant, l'intérieur, au milieu, la rotonde, en arrière et enfin la place «de derrière les fagots», la place «sélect» par excellence (celle que personne ne voulait) : la banquette, sur l'impériale derrière le cocher. Il y avait encore, mais ceci pour mémoire, derrière la banquette, de la place sous la bâche, pour les colis et les chiens.

JACQUES. - Sans blague !

JEAN. - Comme toujours, évidemment, les rares prolétaires de ce temps qui s'appelaient les gueux et qui étaient astreints à voyager, occupaient les places les mieux exposées à la bise, à la pluie, à la neige ou à la poussière aveuglante, ils pouvaient grelotter à leur aise tout le long du parcours.

JACQUES. - On doit tout de même reconnaître que cela va beaucoup mieux actuellement. On dit toujours que c'est relatif ! Tu vois bien que ce n'est pas vrai. Ne vas surtout pas croire que je veuille démolir la théorie d'Einstein.

Non !...

JEAN. - Parlons sérieusement. Pour venir d'Aix-la-Chapelle à Liège, soit 14 lieues, il fallait cinq heures alors qu'avec «le grand frère qui fume», deux heures ne sont même pas nécessaires. Un autre exemple, de Dunkerque à Paris par Lille et Saint-Quentin, il fallait 32 heures, cela coûtait 20 f 50 (banquette, la place sélect, donc), 27 f 50 (rotonde), 34 f 50 (intérieur) et 41 f 50 (coupé) ; maintenant le train met cinq heures pour parcourir les 310 kilomètres qui séparent Paris de Dunkerque, via Arras, Béthune aux prix de frs. 61,45 (3e), 94,25 (2e), 139,65 (1re).

JACQUES. - Les diligences n'allaient pas fort vite, c'est comme l'avancement dans certaines catégories.

JEAN. - II y avait aussi le parent pauvre des diligences : le coucou, voiture de place à 2 roues qui faisait spécialement le service des environs de Paris et qui pouvait contenir 5 ou 6 personnes. Infâme brouette qui avait cependant grande vogue sous l'Empire et la Restauration.

JACQUES. - Mais, tu ne dis mot des chaises à porteurs, que deviennent-elles dans ton film ?

JEAN. - La mode de ces machines à «transbahuter» est plus ancienne que celle des coucous. Au XIVe siècle il y en avait déjà un succédané, si l'on peut dire, telle la chaise roulante d'Isabeau de Bavière, mais celle-ci était plutôt un siège de malade.

JACQUES. - Isabeau de Bavière. La femme du Bien-Aimé Charles VI, celle-là qui livra sa belle France aux Anglais ?

JEAN. - Elle-même. Mais il faut attendre le milieu du XVIe siècle pour voir ce mode de transport prendre situation en France.

JACQUES. - Est-ce dans ce merveilleux pays que les premières chaises ont paru ?

JEAN. - Non, en Italie l'usage en était plus ancien.

JACQUES. - Dura-t-il longtemps ce moyen de locomotion ?

JEAN. - Il subsiste encore dans quelques villes, notamment à Constantinople. Mais ce fut surtout au XVIIe et XVIIIe siècles que parurent les chaises classiques.

JACQUES. - Comment étaient-elles faites ?

JEAN. - C'étaient des boîtes hautes et étroites à 2 portes dont le couvercles ou ciel pouvait se lever à volonté afin que la personne assise dans la chaise puisse se tenir debout au besoin.

JACQUES. - C'était «rigolo» c'truc là. T'imagines-tu le monsieur qui, transporté le long des boulevards, faisait son petit bonjour aux amis et connaissances avec sur le crâne, le ciel de la boîte à surprise !... Les porteurs, eux, n'étaient pas bien à l'aise sans doute ! Comment s'y prenaient-ils ?

JEAN. - Ils tenaient à la main des bâtons supportés par des bricoles.

JACQUES. - Des bricoles ! J'ai déjà entendu cela au triage à Kinkempois ; qu'est-ce que cela vient faire ici ?

JEAN. - Des lanières de cuir que l'on passe au cou. N'as-tu jamais vu conduire une brouette ! Je disais donc que ces bricoles aidaient à supporter les bâtons qui passaient dans quatre crochets fixés sur chacune des faces latérales du coffre.

JACQUES. - Alors, pas moyen de sortir du «cagibi» quand on marchait ?

JEAN. - Non, il était impossible à la personne «contenue» d'en sortir quand tout était paré.

JACQUES. - Il n'y avait pas besoin de clef de Berne alors et comme les enlèvements de damoiselles étaient facilités.

JEAN. - II y a mieux maintenant, les avions. Finissons cependant la description de ces «véhicules». Des fenestrations chantournées munies de glaces mobiles, s'ouvraient sur le devant et sur les portières.

JACQUES. - Fenestrations chantournées ! Quel plaisir as-tu donc à m'écraser de ton vocabulaire ? Pourquoi ne pas dire des fenêtres encadrées de bordures découpées, travaillées ?

JEAN. - Que fais-tu de la culture intellectuelle ? Comment ne ressens-tu pas du plaisir à t'évader des formules stéréotypées de l'Administration. Je finis, malgré toi, en te signalant que certaines chaises du XVIIIe siècle étaient de véritables joyaux, des merveilles de fine ébénisterie et de peinture.

JACQUES. - Mince de lusque ! Ce n'était pas pour le commun des mortels, ces engins là.

JEAN. - Erreur, mon vieux, il y avait à cette époque à Paris et à Versailles des stations où se trouvaient des chaises de louage.

* J’y suis allée ! Comprendre : exécrable soif de l’or

 


  Commentaires
-5 ans par JeanClaudeGrognet (11/02/2017 10:05:03)
Heureusement qu'a.o conserve .Un voyage dans les voyages tout à fait plaisant à lire.