Article proposé par Toto, paru le 04/06/2019 08:00:37
Rubrique : L'attelage de Tradition, lu 485 fois. Pas de commentaires
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CUTS-COMPIEGNE, l'histoire d'un camion


 

22ème Concours International d’Attelage de Tradition :

 

‘Cuts à Compiègne’,   25 & 26 Mai 2019

 

(récit concernant un des 46 concurrents)

 

Une seule Marseillaise, pour le ‘squelette’

 

 

 

 

  

 

          Préambule :

 

          J’ai participé en Mai 2018 au C.A.I.T. de Cuts avec un Pill-Box attelé à 3 poneys en arbalète: on m’a reproché, à juste raison, d’utiliser une voiture sur laquelle j’étais assis beaucoup trop bas, surtout pour un attelage en grandes guides.

 

          En Août 2018, j’ai restauré la ‘charrette anglaise’, avec comme idée de la présenter en concours de Tradition. Elle est donc sortie en Septembre à la Route Eugénie, à Compiègne, attelée à 3 poneys en ‘arbalète-troïka’: si le public a apprécié, cela a déplu à certains connaisseurs, car cette forme d’attelage à 3 avec une voiture à 2 roues n’a rien de vraiment traditionnel; et la voiture, qui n’est qu’une voiture ordinaire à 1 cheval, ne présente aucun intérêt particulier.

 

          Pour éviter d’être assis trop bas, j’ai alors pensé à utiliser le ‘squelette’ (en réalité un ‘camion’: les grooms ne peuvent pas y monter par l’arrière), que je détiens depuis 40 ans et qui m’a servi essentiellement pour débourrer les jeunes poneys en paire, avec un maître d’école. Avec cette voiture, on n’est pas derrière son attelage, mais au-dessus. Même si son âge est incertain, c’est incontestablement une voiture ‘authentique’, et le meneur qui s’assied dessus est obligé de prendre une bonne position, sous peine de chuter, et de haut.

 

 

          Pour satisfaire les organisateurs de ‘Cuts à Compiègne’, j’ai demandé à l’organisatrice quel type d’attelage elle préférait voir à son concours; j’ai joint à ma demande des photos (peu nettes) de la charrette anglaise et du camion, en précisant que, vu la rusticité du second, il me faudrait utiliser mes harnais de travail et pas mes beaux harnais de présentation. Notre ‘squelette’ étant en fait un ‘camion’, il devait être équipé comme tel, c’est-à-dire avec ses ridelles et un chargement; pour éviter de surcharger ce véhicule déjà très lourd, j’ai choisi un chargement de paille. L’organisatrice m’a immédiatement répondu qu’elle préférait voir ce camion, attelé à 4 poneys.

 

 

          Je me suis donc attelé à deux tâches :

    - vérifier complètement mes harnais de travail, utilisés en marathon depuis 40 ans: ils ont toujours été bien entretenus au niveau de la solidité, et toutes les pièces défaillantes remplacées, si bien qu’il ne reste plus beaucoup de pièces des harnais d’origine; mais certaines pièces avaient mauvais aspect (craquelures en surface), et il fallait chercher à l’améliorer un peu, tout en restant dans un style rustique. Par exemple, toutes mes brides comportaient déjà des ‘V’ sur les œillères et une breloque avec un losange identique, mais pas de cocardes: j’ai personnalisé les breloques (pique, cœur, carreau et trèfle) et acheté des cocardes nickelées.

 

 

 

    - revoir le camion: juste après son achat, j’avais fait procéder au remplacement complet du bois de la caisse et du siège, qui étaient dans un état de délabrement avancé, et à une peinture totale de l’ensemble avec lasure et rustol, mais aucun entretien, pas même un lavage, n’avait été effectué depuis. Des ridelles avaient été fabriquées, mais je ne les ai pratiquement pas utilisées car elles gênaient l’accès des grooms au plateau.

          J’ai donc procédé à plusieurs lavages successifs, à un ponçage à la brosse métallique rotative ou à main (pas total car certaines parties sont quasiment inaccessibles) et à une peinture de l’ensemble (lasure sur les bois et noir sur toutes les parties métalliques). J’ai vérifié tous les points de détail (écrous ou boulons manquants, mauvaise fixation d’une ridelle qui empêchait le fonctionnement du frein) et procédé à quelques ajouts: crapaudines en cuir pour le fouet principal et le fouet de rechange (on doit toujours avoir le fouet en main quand on mène, mais on apprécie de le trouver stable en haut quand on escalade la voiture avant le démarrage), et ajout de marchepieds supplémentaires (aluminium de 4 mm) permettant aux grooms de franchir facilement les ridelles.

          Le camion a donc effectué un stage de jouvence d’un mois devant mon domicile-atelier, à Gouvieux.

 

 

          J’ai nettoyé et étudié ses plaques, que j’avais conservées bien que le bois sur lequel elles étaient fixées ait été remplacé. La plaque de constructeur est incomplète, mais j’ai pu la reconstituer: cette voiture a été fabriquée à Aumont-Aubrac, en Lozère, et a appartenu à un habitant de Prinsuéjols. Ces deux localités encadrent le GR65, qui est le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Je l’ai achetée dans le Cher en 1978 (achat raconté antérieurement sur attelage.org: ''Mon Grand Livre de l'Attelage'': histoires de voitures, 13/05/2014).

 

          Une fois la voiture nettoyée, j’ai constaté que quelques rais étaient légèrement différents des autres: cette voiture a manifestement été utilisée de manière intensive et durable, vu qu’il a été procédé au remplacement de 3 rais sur une roue arrière et 6 sur l’autre, ainsi qu’à celui de plusieurs segments des jantes. Quand les peintures ont été terminées, il est apparu que de nombreuses irrégularités (visuelles et aspérités) avaient été figées par la lasure satinée, et qu’il aurait peut-être été préférable d’effectuer un ponçage plus poussé, puis d’utiliser une couleur unie sur le bois.

 

 

          Il a été un peu difficile de constituer un attelage à 4 pour ce genre d’épreuves: Derby (28 ans, avait servi en bicorne dans les concours de Tradition de Rambouillet et du Haras du Pin) a usé ses dents, est maintenant très maigre et n’est plus présentable; Pinocchio et Gavroche sont inaptes à la présentation, car ils adoptent un comportement particulièrement dangereux dans les arrêts durant plus de 10 secondes. J’ai donc eu recours à Loupiot qui, suite à une fracture en 2014, boite légèrement et, de ce fait, n’avait plus quitté Nanteuil depuis 2015. Tornado, Qyo et Oslo sont des valeurs sûres et … Gavroche pouvait remplacer Loupiot au routier ou en maniabilité.

 

          Participants humains : j’ai mené l’attelage tandis que Laure, Philippe et Patrick étaient d’accord pour m’assister. Mais Patrick qui, suite à des problèmes de santé, n’attelle plus régulièrement, a été épuisé à la suite de la courte séance de préparation du dimanche précédent, et il a préféré renoncer à participer. Laure a donc occupé un poste mixte entre groom et passagère, c’est-à-dire qu’elle a mis un pantalon et pas de couverture, pour pouvoir descendre et intervenir si nécessaire.

 

 

          Le concours de ‘Cuts à Compiègne’ :

 

          La nuit précédent le départ, forcément matinal, j’ai rapproché les poneys en les faisant dormir dans le paddock, qui n’avait pas été pâturé depuis le début du printemps et, malgré sa petite taille, était recouvert d’une végétation surabondante; bien qu’il soient passés à un régime sec dès leur arrivée à Compiègne, les poneys s’étaient empiffrés toute la nuit, et Qyo et Loupiot ont ensuite aspergé continuellement leurs belles queues juste avant les présentations.

 

          La voiture étant trop haute pour pénétrer dans mon plateau (hauteur 1,85m), il a fallu démonter quelques pièces pour pouvoir la charger: outre le timon, les ridelles, le haut du siège et le frein; la désactivation du frein oblige à utiliser le treuil non seulement pour charger la voiture, mais également pour la décharger.

 

 

          La météo avait annoncé de la pluie, mais quelques gouttes seulement sont tombées sur Compiègne et les terrains sableux étaient très poussiéreux, à commencer par le parking et le chemin d’accès à la présentation.

 

 

          11 nations étaient représentées, de la Pologne à l’Espagne (et un Australien). Il y avait au total 46 attelages, dont 11 français: 9 attelages à 1 (poney ou cheval), 23 paires, 3 tandems, 3 évêques, 4 attelages à 4 chevaux et 2 coaches (sortes de diligences): il y avait peu d’attelages en grandes guides, qui nécessitent une logistique plus importante et un meneur expérimenté. A 4 poneys, j’ai constaté que j’avais une concurrente en la personne de Consuelo de Grunne, de nationalité allemande: je l’avais déjà rencontrée à Cuts et au Haras du Pin, où nous avions partagé la même table. Elle est polyglotte, pouvant parler 5 langues différentes au cours d’un même repas. Elle présentait ces jours-là des paires de poneys et d’ânes, mais nous a dit qu’elle attelait également à 4 poneys. Effectivement, elle présentait à Compiègne 4 poneys de 1,48m, attelés à une voiture absolument impeccable.

 

          Avant les présentations, nous avons détendu 3 des poneys à la longe, et constaté que Loupiot boitait très légèrement: nous avons donc décidé de le ménager, en le privant de routier pour qu’il soit en forme pour la maniabilité, discipline qu’il adore et dans laquelle il excelle. Le routier s’étant avéré constitué de goudron sur plus de 10km, nous nous sommes félicités de cette décision car, non ferré comme tous mes poneys, il aurait probablement souffert sur ces sections.

 

 

          Présentation :

 

          Notre attelage était une version champêtre, la seule du concours. Je pense que le conseil des organisateurs avait pour but de montrer au public que l’Attelage de Tradition n’est pas constitué uniquement de voitures de maître; il est vrai qu’un tel modèle de travail ne peut être attelé qu’avec des chevaux de trait ou un attelage à 4, qui étaient peu nombreux à Compiègne. Ce modèle rustique, rare de nos jours, a beaucoup intéressé et a même intrigué les spécialistes: ce type de porte-charges était très répandu dans les campagnes françaises, mais elles n’étaient que rarement suspendues et celle-ci dispose de 5 jeux de grosses lames. Certains ont pensé à un corbillard, mais la peinture d’origine (jaune verdâtre) exclut totalement cet usage antérieur. Personne n’est arrivé à la dater précisément.

 

 

 

          La voiture doit être d’époque, mais cette obligation ne s’étend pas au chargement, et je présentais de la paille provenant de la dernière récolte. Cependant, on m’a fait remarquer que, pour bien assortir le chargement à la voiture, il aurait été préférable que cette paille soit présentée liée en gerbes, plutôt que pressée en petits ballots, caractéristiques de la fin du 20ème siècle.

 

          Nous nous sommes présentés successivement devant les 3 juges qui étaient, je crois, espagnol, polonais et britannique: leurs notes respectives différaient un peu, mais tous m’ont attribué ma meilleurs note pour la rubrique ''impression d’ensemble''.

 

          Lors de la 2ème présentation, Loupiot a reculé puis s’est tortillé, passant un postérieur par-dessus un trait; Laure est alors descendue tenir les volées, tandis que Philippe détachait puis rattachait le trait. Tour s’est déroulé dans le calme, et faisait ressortir le professionnalisme des grooms. Cette défense de Loupiot n’avait rien à voir avec celles qu’auraient pu effectuer Gavroche ou Pinocchio.

 

          J’ai évidemment pris sur cette épreuve un retard important face à l’attelage de ma concurrente: 8 points (notation sur 90).

 

 

          Dîner :

 

          Laure nous a quittés immédiatement après la présentation pour rentrer dormir à Nanteuil, tandis qu’Annie était arrivée et est restée participer à l’apéritif puis au dîner. Cet excellent repas nous a été servi sous la grande tente bordant le terrain d’honneur de Compiègne.

 

 

          Routier :

 

 

          Cette épreuve le dimanche matin en forêt de Compiègne, avec un temps frais et ensoleillé, a été très agréable. Nous avons cependant regretté de devoir suivre du goudron de manière ininterrompue sur les 10 premiers des 15 kilomètres. Curieusement, nous avons dû faire longtemps du trot à 13 km/h pour arriver à tenir la vitesse moyenne de 9 km/h demandée aux poneys de la taille des nôtres. Contrairement aux routiers de Cuts ou du Haras du Pin, le bas de la forêt de Compiègne sur lequel se déroulait ce parcours était absolument plat, et je n’ai à aucun moment eu besoin d’utiliser le frein à manivelle.

 

   

 

          Le premier point de contrôle étant la volte avec les 4 guides dans une seule main, qui n’a posé aucun problème.

          Le reculer était en légère descente; la voiture étant très lourde, les timoniers ont peiné pour la faire reculer mais y sont parvenus.

          Pour le salut, je n’avais pas bien compris le balisage au sol, mais les commissaires m’ont repris juste avant le début de la zone et mon parcours a été correct.

          Pour le rail, j’ai trop regardé ma roue avant droite, si bien que je n’ai pas vu les volées dévier, et que les timoniers ont fait sortir légèrement la voiture du rail un mètre avant la fin.

          Les poneys se sont bien arrêtés pour que je me saisisse du verre, qui était si peu plein que je n’ai pas pu en offrir à mon groom. Ils ont dévié juste avant le deuxième arrêt, un palonnier de timon (partie la plus large du véhicule) étant alors posé contre le piquet; quand je suis reparti, le piquet a tremblé, le verre a vacillé, mais est resté en place. En cette fin de parcours, Gavroche (que j’avais détendu 3/4 h à la longe avant de l’atteler) a tenu correctement les arrêts.

 

          J’ai appris que ma concurrente avait eu quelques problèmes avec ses volées en cathédrale, échouant à la volte à une main et au reculer: je lui ai donc repris 10 points, revenant en tête du classement provisoire, mais j’ai ignoré les résultats jusqu’à la remise des prix.

 

 

          La maniabilité :

 

          Gavroche étant trop irrégulier, j’ai préféré utiliser à nouveau Loupiot pour cette épreuve.

 

          Notre camion était très lourd, de l’ordre d’un tonne en ordre de marche; en concours FFE avec 4 poneys, notre voiture chargée pèse environ 500 kg en marathon, et 350 kg en maniabilité. Si j’ai une certaine pratique de la maniabilité à 4 poneys en concours sportifs, j’ai l’habitude d’utiliser mon camion surtout en paire et rarement en maniabilité, épreuve pour laquelle ce véhicule n’est absolument pas conçu. L’absence de frein à pied m’évitait d’appuyer dessus (interdit en maniabilité de tradition) par réflexe et m’obligeait à anticiper fortement les ralentissements.

 

          Je n’ai presque pas galopé et effectué la plus grande partie du parcours à un trot soutenu, faisant 2 fautes dans le temps; ma concurrente n’a fait qu’une seule faute, mais avec du temps, si bien que nous avons été presque à égalité sur cette épreuve.

 

  

          Remise des prix :

 

          Loupiot ayant posé quelques problèmes lors des présentations de la veille (pied par-dessus un trait), alors que nous étions le seul attelage sur la pelouse, j’ai préféré, pour des raisons de sécurité, me contenter d’un attelage en arbalète pour cette présentation, qui ne fait pas partie stricto sensu du concours, bien que la présence de tous y soit souhaitable. Loupiot a rejoint Gavroche qui se morfondait dans son boxe. La réduction de mon attelage à une arbalète n'a pas choqué le public, vu que j'étais placé exactement entre les attelages à 3 et les attelages à 4.

 

          Laure est repartie immédiatement pour voter à Paris où elle est arrivée à 19h30. Philippe a pris sa place à côté du meneur. Édouard (11 ans) a insisté pour prendre la place du groom, sur la paille: nous l'avons casqué, et il nous a amené sa mère qui a donné son accord.

 

          Pour la remise des prix, tous les attelages ont été réunis en U sur la grande pelouse. La mise en place a été assez longue, puis la remise des prix elle-même a duré environ une demi-heure, les 3 premiers de chaque catégorie (1 poney, 1 cheval, 2 poneys, ...) étant appelés au centre pour recevoir leurs prix, et entendre l'hymne national du gagnant.

 

          Quand cela a été le tour des attelages à 4 poneys, j’ai appris (car je n’avais jusque-là eu accès à aucun résultat) que j’étais à la première place. Philippe a dû descendre s'occuper d'Oslo qui ne pensait qu'à brouter. Et Édouard a été très utile pour placer à l'arrière tous les cadeaux qu'on me remettait, auxquels j'étais incapable de donner une position stable sur le petit siège avant: coupe, cache-pot en porcelaine de Chantilly, 4 bouteilles dont un magnum, sac contenant un livre et divers autres objets, ... La Marseillaise a retenti, et j’ai constaté ensuite que, parmi les 10 hymnes nationaux joués lors de cette remise de prix, mon attelage était à l’origine du passage unique de cette musique.

 

          Les suspensions avant :

 

          Il est apparu un phénomène dont je n’avais jamais eu conscience, et que je n’ai constaté que sur les photos du concours: si le plateau du camion penche légèrement vers l’avant à vide, ce mouvement est très fortement accentué dès qu’on occupe le siège, surtout si 3 personnes sont à l’avant, et les bottes de paille n’ont pas vraiment contrarié cette inclinaison. Je pense que les suspensions sont malgré tout d’origine, car cette voiture était faite pour porter de très lourdes charges, et n’avait le plus souvent qu’un seul cocher à l’avant. Je ne l’avais encore jamais remarqué car je suis très rarement à terre quand ce siège est occupé.

 

 

          J’envisage trois solutions pour tenter de remédier à ce problème :

    - on peut déplacer le ou les grooms, en les asseyant tout à l’arrière, face à l’arrière. Pour cela, il faut placer encore deux marchepieds supplémentaires pour leur permettre, après être montés en marche à l’avant, de rejoindre leurs places à l’arrière. Mais ceci ne fera que réduire l’inclinaison.

 

    - on peut alourdir l’arrière, par exemple en y plaçant une barrique pleine (liquide à déterminer). Mais, outre les problèmes pratiques concernant la mise en place et la fixation d’une telle charge, ceci alourdirait considérablement le véhicule, qui est déjà très lourd au demeurant.

 

    - on peut ajouter des cales plus grandes (10 cm?) entre l’essieu avant et les ressorts (les cales actuelles ont une épaisseur d’environ 1 cm). Cela nécessite la fabrication de solides étriers sur mesures, et il faudra disposer de puissants moyens de levage au moment de la fixation de ces cales.

 

Emmanuel VANTROYS


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