Article proposé par JeanClaudeGrognet, paru le 24/10/2020 11:36:03
Rubrique : Culture générale, lu 487 fois. Pas de commentaires
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L'incroyable légende des cochers russes


 

Qui étaient ces cochers aux attelages rapides comme le vent et arpentant l’immense Russie?

 

GUEORGUI MANAÏEV (de Russia Beyond)

Alexandre Deïneka

          Les cochers étaient une caste spéciale parmi les Russes – leurs compétences étaient héritées, leurs familles dirigées par les femmes, ils avaient leurs propres saints, et bien sûr, ils étaient les conducteurs les plus rapides du pays. Or, le service des cochers a été inventé par nul autre que Gengis Khan lui-même.

          Arrivé en Russie en 1839, le marquis français Astolphe de Custine a été choqué par la vitesse extraordinaire avec laquelle les cochers russes circulaient sur la route Moscou-Pétersbourg, la première chaussée rapide de l'Empire russe. « J'apprends un mot russe pour dire doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres voyageurs », a-t-il témoigné de la rapidité des cochers locaux.

 

 

          « Un postillon russe, vêtu de son caftan de gros drap […] paraît au premier coup d'œil un homme de race orientale, à voir seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siège, on reconnaît la grâce asiatique. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles il dirige ce pittoresque attelage ; la vivacité de ses moindres mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la Terre », a décrit de Custine.

          Les cochers, ayant tellement impressionné l'invité français, étaient vraiment des gens spéciaux, une caste à part parmi les couches de la société russe. Leur profession était l'une des plus anciennes de l'État russe, le système des relais de poste ayant même contribué à la formation de cet État. 

 

          Les cochers de l'Empire

 

P. Kovalevski

          « Quand je servais en tant que postillon à la poste », ces paroles d'une vieille chanson russe sont familières à tout le monde. Mais se demande-t-on pourquoi le cocher « servait » à la poste ?

Le mot « cocher » se dit en russe « iamchtchik », dérivé de « iam » – dans l'empire mongol de Gengis Khan, c’est ainsi que l’on désignait une construction sur une grande route où l'on gardait des chevaux. Le système des « iams », créé sous Gengis Khan ou ses descendants, est le savoir-faire qui a permis aux Mongols de fonder le plus grand empire de l'histoire.

          Le système de ces relais était utilisé pour relier le centre de l'Empire mongol (et ensuite son successeur, l'État de la Horde d'Or) avec la périphérie. Afin que les messagers du souverain puissent parcourir d'énormes distances le plus rapidement possibles, des stations étaient aménagées sur les routes à une certaine distance les unes des autres, où le messager pouvait se reposer, mais aussi échanger ses chevaux fatigués contre d’autres, prêts à partir à toute allure. Lorsque le joug tataro-mongol a pris fin, ce système a été préservé dans les terres russes et utilisé pour la communication entre les villes du pays.

« Le Grand Souverain, le Prince de Moscou, possède en différents lieux de sa principauté des cochers avec suffisamment de chevaux, de sorte que partout où le Prince a envoyé son messager, il y aura des chevaux partout pour lui », a écrit le diplomate autrichien Sigmund von Herberstein à propos du service russe des cochers au XVIe siècle.

 

Relai de poste à la confluence des rivières Oussouri et Soungatchi, près de la frontière russo-chinoise MAMM/MDF/russiainphoto.ru

 

          Les relais de poste russes étaient distants de 40 à 60 kilomètres les uns des autres (environ autant que la course d'un cheval pendant une journée). Leur entretien était assuré par la population avoisinante, qui se pliait au « service obligatoire de cocher », introduit par les Mongols (au début du XVIIIe siècle, il a été remplacé par des taxes). La population avait en effet pour devoir de maintenir en ordre la route et le relai, de fournir des charrettes, des chevaux et du fourrage, ainsi qu’une main d’œuvre pour le travail dans les relais et aux postes de cochers – ceux qui s'occupaient du transport des fonctionnaires et des marchandises d’État. Le travail des cochers était géré par une institution distincte, l’Ordre des cochers.

          Beaucoup de gens voulaient devenir cocher – lui et sa famille étaient exemptés des impôts de l'État, et recevaient une parcelle pour la construction d'une maison, en plus d’une rémunération. Cependant, le travail n'était pas facile – le cocher avait besoin de force et d'endurance, il devait être sobre et responsable. Lorsqu'il rejoignait le service, il promettait « de ne pas se saouler à la taverne, de ne pas voler de quelque manière que ce soit, de ne s'enfuir nulle part et de ne pas abandonner ses chevaux au milieu de nulle part ». Il leur fallait alors transporter voyageurs, dépêches, cargaisons, et chaque cocher devait entretenir au moins trois chevaux et surveiller leur santé.

          Lire aussi : Dix rues de Moscou, dont même les Moscovites ne comprennent pas le nom

 

          Le long de la rue Tverskaïa-Iamskaïa

 

"À troïka sur la place Rouge. Rus' médiévale", par Alexandre Sokolov

Sergueï Piatakov/Sputnik

 

          En 1693, Pierre le Grand a publié un décret sur l'organisation de la poste « de Moscou à Pereslavl-Zalesski, Rostov, Iaroslavl, Vologda, Vaga ». Le décret imposait des exigences strictes à l’égard du travail des cochers, en particulier au transport de la correspondance qui devait être acheminée « avec précaution, dans des sacs, contre la poitrine, afin qu’elle ne soit pas mouillée par la pluie ou laissée tomber sur la route en cas d’ivresse (si les cochers la mouillent ou la perdent, ils seront soumis à la torture) ». En cas de violation de l'intégrité des sceaux de cire sur les lettres d'État, le cocher était placé en détention préventive et livré à Moscou pour être interrogée (et donc torturé à nouveau). De plus, pour chaque heure de retard, les cochers étaient censés être frappés avec un fouet. Le service de postillon n'était donc pas aisé.

          C'est pourquoi les cochers se sont progressivement constitués en une caste à part entière – l'habileté de la gestion des chevaux et l'art de l’attelage, les subtilités du service et le hardi sifflement de cocher leur étaient enseignés dès le plus jeune âge. Les cochers étaient également logés de façon compacte, dans des quartiers distincts. Tant à Moscou qu'à Iaroslavl (une autre ville russe célèbre pour ses cochers), et dans de nombreuses autres cités, il y avait et il y a encore des rues portant le nom de « Iamskaïa » (« des cochers »), c’est là qu’ils habitaient.

Dans les familles de cochers, les traditions étaient fortes. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, le chef absolu de leur foyer était la grand-mère – comme les hommes passaient la plupart de leur temps sur la route, la maison restait sous le contrôle des femmes. La famille était religieuse, honorant en particulier les saints Flore et Laure, qui étaient considérés comme les saints patrons des chevaux. Par exemple, le principal marché de chevaux à Moscou se faisait sur Zatsep (près de l'actuelle gare de Paveliets), où se trouve encore l'église Saints Flore et Laure.

          Pour un voyageur ordinaire, le cocher travaillait de la manière suivante. Si le client avait de l'argent, il était possible de voyager sur des chevaux de fonction fournis par la station postale. Pour ce faire, il fallait obtenir une feuille de route – un document spécial pour l'utilisation de chevaux et d'une charrette de fonction. Après l'avoir présentée à la station postale et avoir payé les frais de voyage – une somme pour que le cheval couvre une certaine distance – le passager se rendait au relai suivant avec le cocher, qui revenait ensuite à « sa » station.

 

Feuille de route de Moscou à Saint-Pétersbourg datant de janvier 1836

Musée Pouchkine

 

          Bien sûr, il était très coûteux de monter tant des chevaux de fonction que des chevaux « libres »  (c'est-à-dire sans feuille de route, juste en louant les services de cochers). Nadejda Dourova, célèbre « cavalière », a écrit à propos de son voyage en 1836 : « Je n'aurais pas payé plus de trois cents roubles pour la feuille de route de Kazan à Saint-Pétersbourg ; sans elle, j'ai dépensé exactement six cents ». Pour comparaison : Alexandre Pouchkine gagnait environ 3 000 roubles par an grâce à son domaine de Mikhaïlovskoïé, tandis que son salaire de secrétaire collégial (10e rang selon le tableau des grades de l’Empire russe, l'équivalent d'un capitaine d'état-major dans l'armée) en 1822 était de 700 roubles annuels. À noter qu’avec un rouble il était possible d’acheter plus de 3 kilos de viande de bœuf, et qu’un cheval pur-sang coûtait 200 roubles.

          Ainsi, seule l'élite pouvait se permettre de se faire conduire par des cochers. Néanmoins, pour de telles sommes, les cochers filaient comme l’éclair. L'abbé Jean-François Géorgel a écrit dans son livre Voyage à Saint-Pétersbourg en 1799-1800 : « Les cochers russes roulent très vite, presque tout le temps les chevaux se précipitent au galop... constamment l’on risque de briser l’attelage et de basculer, et l’on en vient à les menacer pour qu'ils roulent plus lentement ». Les voyageurs russes expérimentés emportaient d’ailleurs à l’avance, dans leurs bagages, des essieux et des roues de rechange, parce qu'ils savaient qu'ils seraient nécessaires.

Lire aussi : Rapide comme l’éclair et symbole national, la troïka russe en dix faits

 

          Chevaucher au sifflet

 

Nikolaï Samokich

 

          Le sens de cette expression réside précisément dans la combinaison de la vitesse et du fameux sifflet du cocher. Bien que Pierre le Grand, par ses décrets, ait essayé d'introduire, selon la mode allemande, des clairons spéciaux pour les cochers, ces derniers les ont rudement rejetés. Il y avait même une légende à propos de l’un d’eux, qui se serait brûlé les lèvres avec de l'acide, pour ne pas avoir à utiliser cet instrument « non-orthodoxe ». Les cochers signalaient leur approche en sifflant et en criant, et dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, des cloches de Valdaï, suspendues sous l'arc de limonière des chevaux, sont devenues à la mode. Cependant, elles sonnaient si fort qu'en 1834, par décret de Nicolas Ier, les voyages avec de telles cloches n’ont plus été prescrits qu'aux troïkas d’État et aux pompiers lorsqu'ils se rendaient sur le lieu d’un incendie.

          En outre, la vitesse de l'attelage des cochers russes était beaucoup plus élevée que celle des charrettes en Europe, ce qui explique donc la peur des étrangers qui les empruntaient. La distance de Novgorod à Moscou, qui était de 562 verstes (environ 578 km, la verste étant une ancienne unité de mesure équivalant à 1 066 mètres), les cochers la couvraient en moins de trois jours. Pouchkine, dans Eugène Onéguine, écrit : « Nos automédons sont habiles, nos chevaux infatigables, et les verstes passent devant les yeux comme les barreaux d’une grille ».

Pour cette époque, la vitesse des troïkas de cochers était vraiment impressionnante. De Custine, précédemment évoqué, a témoigné : « il monte légèrement sur mon siège, pour me faire faire au triple galop quatre lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept. Les wagons du chemin de fer auraient de la peine à suivre sa voiture ». Or, une lieue équivalait à 4,44 kilomètres. Ainsi, sa troïka avançait à une allure de 20-23 kilomètres par heure, et celles de l’Empereur – à plus de 30km/h !

"Portrait de l'empereur Nicolas Ier en traineau"

Nicolas Swertschkoff

 

          Bien sûr, c'est le développement rapide des chemins de fer en Russie, qui a commencé en 1851 avec l'ouverture de la ligne Moscou – Saint-Pétersbourg, qui a mis fin à la profession de cocher. Alors, toute la correspondance et les cargaisons ont commencé à être livrées par les trains, un sort qu’ont bientôt connu les passagers eux-mêmes, pour les longues distances du moins. Les cochers sont par conséquent progressivement revenus à leur classe d’origine – la paysannerie, et ne sont restés dans la mémoire populaire que dans le folklore et la littérature classique.

 


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